L’INSTITUT POUR LA PHOTOGRAPHIE DE LILLE ORGANISE À LA PLAINE IMAGES DE TOURCOING, UNE JOURNÉE DE DÉBATS SUR L’IA (INTELLIGENCE ARTIFICIELLE) GÉNÉRATIVE ET NOTRE PERCEPTION DU MONDE LE 29 AVRIL 2025.
Un modérateur, trois spécialistes et cinq artistes contemporains, nous interrogent sur l’impact de l’IA générative et notre représentation du monde.
Estelle BLASCHKE, Historienne de la photographie, Professeure à l’Université de Bâle. Elle rappelle que l’évolution de l’histoire de la photographie est étroitement liée à l’histoire de l’informatique. Et depuis les années 1990, la photographie est dans l’IA avec l’usage des Datasets.
Thierry SUGITANI, Ingénieur de recherche indépendant, curateur de l’exposition « Le monde selon l’IA » au Jeu de Paume à Paris. Il évoque l’accès très secret aux Datasets car ils sont à la base de la constitution des algorithmes pour la reconnaissance des objets et de la détection de scènes.
Pour Thierry SUGITANI, la notion de conservation des Datasets n’existe pas et notamment pour des raisons économiques. Ils disparaissent et sont remplacés peu à peu par d’autres Datasets et sur de nouveaux modèles économiques. L’absence d’archivage des images documentaires initiales ne permet pas de les comparer aux images produites aujourd’hui par l’IA générative.
On pourrait donc parler d’une « mémoire algorithmique » de l’IA. Elle est toujours en mouvement et exponentielle. Elle crée une distanciation par rapport à la réalité du monde et pose la question de l’accès à la connaissance et à la « vérité ».
Antonio SOMAINI, Professeur de théorie du cinéma, des médias et de la culture visuelle à l’Université Sorbonne Nouvelle, Commissaire général de l’exposition le monde selon l’IA au Jeu de Paume à Paris. Il indique que des « modèles » sont envisager pour trier les images entre IA et photographies faites par les humains.
Pourtant, un nouveau type d’images « hybrides » arrive. Il faudrait donc envisager de nouvelles données de qualité comme éléments comparatifs. Mais lesquels prendre ? Sur quelle esthétique ? Et que faire de la pauvreté des images avec la gratuité ?
Même si le photoréalisme est devenu très vite un objectif de qualité et la recherche d’un standard, les images de visages collectées sur le web sont autant celles des vivants que des morts. Avec l’IA, nous pouvons donc nous interroger sur notre perception de la temporalité et de l’Histoire de notre monde.
Morgane BAFFIER, Artiste-conférencière, lauréate de la Bourse IA 2024-2025 de l’ENSP (École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles). Elle constate une tendance vers l’usage d’une AI Girlfriend et principalement par les hommes. L’IA serait donc mieux qu’un animal de compagnie, car elle parle. Mais, il lui manque l’aspect tactile.
Pour Morgane BAFFIER, l’IA serait un débat générationnel. Il y aurait une confrontation actuelle entre deux générations. La génération Y (née dans les années 80 ou « Premium médiocre » et qui partage sa vie sur les réseaux sociaux), et la génération Z (née à partir de 1996, qui reproduit la situation du confinement de la COVID19 avec le souhait de « chiller » à la maison).
Il arrive la génération Alpha (née à partir de 2010) dont le style pourrait être appelé le « Mortel cool » (c’est à dire un retour aux « bases » de la société humaine et en rébellion face au numérique). Cette nouvelle génération ne serait pas techno-culture. Rejètera-t-elle la représentation du monde proposée par l’IA ?
Sylvain COUZINET-JACQUES, Artiste-chercheur, doctorant à l’ENSP et à Aix-Marseille Université, lauréat de la Bourse 2023 de l’Institut pour la photographie. Il effectue un projet de recherche sur la pédagogie horizontale du Black Mountain Collège aux Etats-Unis (B.M.C fondée en 1933) et l’IA.
Le contenu de sa recherche résulte d’une collecte, toujours en cours, de nombreux documents issus de la B.M.C (cours, photos, interviews…) classés et numérisés pour être transmis à des étudiants. Des outils informatiques ont été développés à partir de ceux existants pour ne pas en devenir dépendants. L’IA pourra peut-être ainsi participer à la création d’un nouvel outil pédagogique performant.
Mais, quel est le danger encouru par notre société d’implémenter dans une IA des anciennes données pédagogiques ?
Jindgi, Artiste-chercheuse, lauréate de la Bourse IA 2024-2025 de l’ENSP (École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles). Elle constate qu’une même IA répond de manière différente à une même question posée et par des personnes différentes. Par ailleurs, il s’avèrerait que l’IA USA et l’IA Chine possède un modèle culturel différent. Ses résultats de recherche issus sur six IA sont inquiétants et semblent donner une vision anthropomorphique et non technologique de l’IA. Chaque IA aurait-elle une « personnalité » ?
Thomas FERREIRA, Artiste-plasticien, programmeur multimédia. Il essaie de travailler avec des Datasets OpenSource. En enlevant les informations visuelles du corps humain, il semblerait que l’IA tente, malgré tout, de créer une représentation de l’Homme sans « savoir » ce qu’il est ou ce à quoi il ressemble. Elle ne parvient plus à distinguer la forme du fond.
Les représentations faites par l’IA ressemblent alors à un corps flottant, transparent et nébuleux. Pour Thomas FERREIRA, elles évoquent « Le Corps utopique » de Michel Foucault. L’IA pourrait-elle être capable de représenter tous les aspects de notre monde ?
Ella ALTMAN, Cinéaste et artiste audiovisuelle. Elle a réalisé un film avec deux actrices pour entraîner un algorithme vidéo d’IA. Elle pense que l’IA a un souci dans la représentation de l’expression des visages humains. L’IA ré-interprète les gestes des actrices (comme une caresse dont les doigts se transforment en plumes d’oiseau) ou transforme les mots en images (comme le visage de l’actrice qui dit « Je vais te croquer… » devient alors une tête de loup).
Ella ALTMAN insiste sur la répétition filmique des gestes nécessaire à l’apprentissage de l’IA et pour les interpréter correctement. L’IA parvient alors à un réalisme déconcertant où le fantastique et la poésie n’interviennent plus. Jusqu’où l’IA doit-elle se rapprocher du réel ?
Remarques :
Cette Journée de rencontres et d’échanges sur l’intelligence artificielle générative organisée hors-les-murs par l’Institut pour la photographie de Lille a été animée par Christian JOSCHKE, Professeur aux Beaux-Arts de Paris.
Il est aussi co-rédacteur en chef de la revue « Transbordeur. Photographie, histoire, société ». Le n°9 publié en février 2025 porte sur le thème de l’image composite.
En savoir plus : « Le monde selon l’IA au Jeu de Paume à Paris »
En savoir plus : « La Plaine images de Tourcoing »
En savoir plus : « Institut pour la photographie de Lille »